Thibaut Octave | Découverte du Mont Athos au Leica M240 et M246 (4/4)

Publié le 3. novembre 2017

Ceci est la dernière partie de mon récit sur mon voyage au mont Athos. Il y a encore tant de choses à dire qu’il m’est difficile de choisir quoi vous raconter. Je crois qu’il est cependant important, voire nécessaire de vous parler de deux monastères : tout d’abord de celui d’Iviron et enfin de celui de Simonos Petras.

 

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Iviron est classé 3ème monastère le plus important sur la péninsule. C’est là-bas que j’ai senti le plus grand malaise dans l’air de l’Athos. Comme si on me prenait à la gorge pour ne pas que je respire. J’étais définitivement un intrus.

 

Même si je m’attendais à ne pas être accueilli les bras ouverts (étant photoreporter on est rarement le bienvenu dans des lieux où se cacher fait partie de la culture) je ne pensais pas que la méfiance serait aussi importante.

 

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Pourtant tout avait plutôt bien commencé. Je suis arrivé sans avoir pu réserver au préalable et j’ai pu avoir une chambre pour moi tout seul avec une jolie vue sur la montagne.

 

Quand j’ai expliqué mon métier et la raison de ma venue sur l’Athos au moine qui s’occupait de la guesthouse il a sciemment choisi de me mettre dans cette chambre et de m’y laisser seul. Je n’ai pas trop compris au départ et plus j’y pensais, plus je comprenais qu’il savait que ma présence allait faire débat au sein des croyants.

 

La guesthouse est grande et fait penser aux orphelinats que l’on voit dans les films. De longs couloirs qui débouchent sur une grande fenêtre, une salle de bain commune avec douches séparées et de grands lavabos pour laver les habits.

 

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Un balcon filant fait quasiment le tour du bâtiment et permet de communiquer entre les chambres. Le lieu est calme et un peu sinistre.

 

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Si les moines n’aiment pas beaucoup parler aux non-orthodoxes, on peut dire que certains croyants sont carrément hostiles. Et c’est pire, quand on se présente avec des appareils photo et des questions. Le sourire n’y change rien, être avenant non plus. Je n’avais jamais ressenti une animosité pareille où que ce soit et je ne m’attendais certainement pas à la rencontrer dans un lieu que l’on dit saint. J’ai aussi remarqué que les moines ne sourient pas beaucoup aux étrangers, mais ils sourient beaucoup aux croyants qui se baissent pour baiser leurs mains.

 

Comme tout « pèlerin » lorsque l’on est accueilli dans un monastère on doit se plier à ses règles. La plus importante étant d’assister aux offices (messes). Le premier est celui du matin qui dure 3h (de 4h à 7h en général) et les autres sont à 17h et 18h30 normalement et durent respectivement 1h et le dernier 30 minutes. Grâce au moine qui s'occupe de la guesthouse, j'ai pu voir les reliques du monastère en même temps que les croyants. Contrairement à Sainte Anne je n’ai pas pu les photographier, mais j’ai été surpris de voir comme elles étaient mises en scène, comment tout d’ailleurs dans ce monastère était mis en scène.

 

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Dans une petite pièce sur la gauche de l’église principale se trouvent toutes les reliques. Plus d’une cinquantaine sont ainsi présentées sous verre comme dans un musée afin d’être vénérées par les pèlerins. Les hommes se succèdent pour se signer et embrasser tour à tour les vitres qui les séparent des objets saints. Crânes, pieds, mains et objets en tout genre ayant supposément appartenus à des Saints sont exposés devant les yeux des hommes qui se recueillent. Iviron est le monastère qui a le plus de reliques saintes sur tout le mont Athos. À l'inverse de Simonos Petras et d’autres monastères, les moines d’Iviron n’en montrent pas qu’un petit nombre après l’office, ils les montrent toutes. Il s’agit là d’une démonstration de force.

 

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De plus, Iviron bénéficie d’une icône unique en son genre : la Panagia Portaitissa. Il s’agit d’une icône de la Vierge Marie qui aurait accompli plus de miracles que beaucoup d’autres. Elle daterait du 9ème siècle et serait à Iviron depuis l’an 999. Le dernier office se passe à l’intérieur de la chapelle conçue spécialement pour contenir la gigantesque icône. Tout le monde se presse et prie. J’assiste à la scène un peu incrédule et curieux. Les moines chantent et tout le monde vénère la Vierge Marie. Il y a quelque chose de touchant et aussi de dérangeant, comme si c’était trop, que tout le monde essayait trop.

 

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À Simonos Petras l’office se passe de la même façon, seulement on ne montre pas toutes les reliques. Ici, on exerce un roulement pour que les pèlerins en voient des différentes à chaque fois. Il occupe la 13ème place dans la hiérarchie des monastères de l’Athos, mais l’aspect plus humble qui émane du lieu nous rapproche un peu de ce à quoi on s’attend en venant.

 

Simonos Petras fait partie des lieux les plus impressionnants de la péninsule. Le monastère est littéralement construit à même la falaise comme s’il en était sorti. Quand on demande aux moines comment est-il possible qu’il tienne encore debout, ils disent que c’est grâce à Dieu.

 

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Dieu ou pas en tout cas c’est assez incroyable à voir. Là-bas j’ai fait la connaissance d’un jeune novice du nom de Jean. Il est Lyonnais, a 26 ans et il veut devenir moine. Quand je suis arrivé à Simonos Petras nous avons un peu discuté et il m’a proposé de me montrer le monastère comme personne ne le voit jamais.

 

Après les offices du soir et le dîner, nous partons donc pour 2h de randonnée dans la montagne. Muni du M240 et du M246 je peine à le suivre. Il va vite et a l’habitude de parcourir ce chemin. On sort complètement des sentiers balisés pour passer par des endroits que seuls les initiés de Simonos Petras connaissent. « Par-là le point de vue est merveilleux vous allez voir. » Il ne mentait pas. On surplombe carrément le monastère. La vue est imprenable. Je n’ai que 15 secondes pour faire une photo que l’on repart déjà. Il me parle en même temps et je dois le suivre au son de sa voix pour ne pas le perdre. Je le rattrape et lui demande pourquoi il est là.

 

Il vient d’une famille orthodoxe et après avoir fait ses classes à Saint Cyr (l’école des officiers de l’armée de Terre) il a décidé de ne pas servir un organisme qui selon lui avait perdu ses valeurs. Il ne voulait pas envoyer ses hommes mourir pour défendre des intérêts économiques et pas pour défendre leur pays. Il parle sérieusement et semble plus vieux que son âge. On fait une courte pause pour admirer la vue au bord d’une falaise. Je lui demande si je peux prendre une photo de lui, mais il me répond que n’ayant pas reçu la bénédiction de l’higoumène (le supérieur du monastère) il ne peut accepter que je le photographie. Sur le mont Athos, la bénédiction (ou l’accord) de l’higoumène fait loi.

 

On continue de monter dans la montagne pour arriver au verger du monastère. Perdu sur le mont Athos à 1h de marche de Simonos Petras, c’est là que se trouve l’endroit où les moines cultivent littéralement leur jardin. Les moines ? Plutôt un moine. Un ancien parachutiste de l’armée grecque reconverti en moine depuis environ 20 ans.

 

Il vit la plupart du temps dans la petite maison qui borde le verger et les champs. Il est encore au travail et Jean l’appelle. Ils parlent un peu en grec et le moine lui dit de prendre deux pommes pour nous remercier de notre venue. Elles sont bonnes et n’ont pas le même goût qu’en France.

 

Il est l’heure de rentrer, car la nuit tombe vite. On change d’itinéraire pour faire le tour du monastère et avoir une autre vue. On continue de discuter de sa foi, du pourquoi il a eu envie de rejoindre la communauté du mont Athos. Il semble sûr de lui. C’est si jeune 26 ans pour devenir moine, pour prendre un tel engagement.

 

Il me dit que beaucoup sont venus ici alors qu’ils n’avaient que 18 ans. C’est un appel auquel ils sentent qu’ils doivent répondre. Je trouve cela curieux évidemment, mais je pense que si cela les rend heureux alors pourquoi pas. Nous ne sommes personne pour juger de cela.

 

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On arrive au monastère et Jean me laisse pour aller travailler. Je reste un peu à côté de la fontaine pour étancher ma soif. J’ai croisé beaucoup de ces fontaines sur ma route. Les écuelles attachées par une mince chaîne permettent aux pèlerins de boire autant qu’ils le souhaitent. Elles m’ont sauvé la mise plusieurs fois.

Assis sur le petit rebord en face de la guesthouse je prends quelques minutes pour évaluer le chemin parcouru depuis le début de l’aventure et tout ce que j’ai pu voir, entendre. Les images se chevauchent, les sons s’entremêlent, les odeurs se confondent. Il est encore trop tôt pour que je puisse tirer des conclusions ou réussir à mettre au clair mon ressenti, mais je sens que ce lieu a beaucoup de secrets à délivrer, beaucoup de choses à dire. Les apparences sont trompeuses. Sous un aspect calme et serein, il se livre une guerre sur la montagne sacrée.

 

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Le monde extérieur cogne à la porte et veut entrer. Certains moines font barrage et réussissent à préserver un brin de sainteté dans ce lieu alors que d’autres laissent s’infiltrer la corruption du monde extérieur. L’argent coule à flots et n’apporte pas que des bonnes choses. Certains ne sont pas là pour les bonnes raisons également. L’Athos est un concentré de ce qui fait rage partout ailleurs. Certes, la guerre est plus spirituelle qu’autre chose, mais elle est bien présente. La tension qui règne est palpable pour quiconque veut bien ouvrir les yeux.

Pour finir, je dirais que j’étais venu sur le mont Athos poser des questions à ceux qui paraissaient être (selon les écrits) « les meilleurs des hommes », mais j’y ai seulement trouvé des hommes. Des hommes comme les autres. Par pires. Pas mieux.

Biographie – Thibaut Octave

Après 6 ans en tant que cadreur monteur pour la télé et 7 ans en tant que planneur stratégique en agence de communication, Thibaut a décidé de revenir il y a environ 2 ans à son premier amour : la photographie.

À l’âge de 10 ans il a appris la photo avec un appareil argentique que son père avait acheté à un de ses amis. Il n’a jamais lâché l’argentique et a d’ailleurs une petite dizaine d’appareils chez lui qu’il utilise régulièrement. Quand il est revenu à la photo c’est Leica qui lui a tendu la main.

Curieux, il s’amuse à photographier tout ce qui lui passe devant les yeux. L’individu et sa beauté sont des sujets d’inspiration constant. Photos de mode, d’architecture, de gastronomie, de portrait, tout l’inspire. Il aime l’aspect documentaire et brut de la photographie et aime à observer comment l’Homme trouve sa place dans un monde coincé entre une esthétisation extrême du quotidien et la recherche de l’authenticité.

Curieux et voyageur c’est équipé de son M240 qu’il entreprend de partir aux 4 coins du monde pour découvrir la place de la religion dans l’humanité. Sujet de société à part entière, il souhaite découvrir pourquoi certains croient ou ont besoin de croire et comment la religion intervient ou non dans le cœur des Hommes.

 

Retrouvez Thibaut Octave :

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