Thibaut Octave | Découverte du Mont Athos au Leica M240 et M246 (3/4)

Publié le 27. octobre 2017 avec Leica M

Les gens de Karyès

Vous avez précédemment vu beaucoup de paysages, mais le mont Athos ne serait rien sans ses moines et surtout ses pèlerins. Ce sont eux qui font tourner les rouages de la machine. En effet, ils injectent sur la montagne sacrée de fortes sommes d’argent que cela soit pour se nourrir dans les restaurants de Karyès (la capitale administrative) ou pour se déplacer dans les minivans qui sillonnent la péninsule. En effet, peu de gens font de la randonnée ici. Je pensais tomber sur beaucoup de gens comme moi ; à savoir : transpirants, poussiéreux et fatigués par les efforts sous le soleil. Il n’en est rien. À Karyès je vois des gens très propres sur eux, frais comme des gardons, avec des chemises bien repassées et en jeans et jolies baskets.

 

Marco

Parlons plutôt des quelques personnes que j’ai pu rencontrer : Marco par exemple. Marco est Italien. Il est conducteur de train 5 mois dans l’année et voyage le reste du temps. Nous nous sommes rencontrés sur les marches du bâtiment principal de Karyès afin de faire renouveler notre Diamonitrion (le visa) et de rester plus longtemps sur la péninsule que les 4 jours qu’il permet initialement. Marco vient de Gênes et il est venu sur le mont Athos pour prier pour sa grand-mère très malade. Marco est catholique et il sent comme moi (qui suis agnostique) les réticences des moines orthodoxes à parler à ceux qui ne sont pas de leur religion. Il y a une méfiance et même une certaine hostilité de la part de certains. On n’est pas comme eux, on ne croit pas comme eux. Mais d’autres sont ouverts à la discussion.

 

Père Martin

Comme le Père Martin avec qui j’ai un peu parlé à Karyès, alors que je cherchais un endroit où dormir. C’est un Anglais qui est venu ici il y a plus de 50 ans et a décidé de rester. Il a le regard plein de malice et le sourire facile. C’est lui qui engage la conversation. Ça ne dure pas longtemps, mais j’ai le temps de lui demander si je peux le photographier. Je m’attendais à ce qu’il me dise non comme tous les moines avant lui. Il sourit et me dit oui avec plaisir. Je m’empresse de faire la photo avant qu’il change d’avis. Quand je lui confie ma surprise devant sa réponse affirmative, il me dit qu’il ne comprend pas pourquoi les moines refusent la plupart du temps d’être photographiés. Il part de son côté et moi du mien.

 

Les Moines

J’ai mis un peu de temps à savoir pourquoi les moines refusent quasi systématiquement d'être pris en photo. D’abord il y a une raison simple : l’Athos n’est pas un zoo et ce ne sont pas des animaux en cage. Ensuite, il y a aussi la raison que la plupart donnent : « Nous aimons notre vie privée et ne souhaitons pas être pris en photo ». Quand deux ou trois personnes vous donnent la même réponse, on peut croire à une coïncidence. Quand tout le monde vous donne la même réponse, c’est que quelqu’un ment. J’ai donc mené ma petite enquête et il s’avère que certains moines du mont Athos sont devenus moines pour disparaître. En effet, la sainte montagne abrite en son sein des criminels : meurtriers, voleurs, dealers, etc. Ils sont un certain nombre à avoir fait des faux-papiers et à avoir disparu ici. Ils ont changé de vie, se sont tournés vers Dieu afin d’échapper à la justice, mais aussi pour se repentir, avoir une seconde ou peut-être parfois même une troisième chance. Alors forcément, être photographié ne fait pas exactement partie de leur plan pour rester incognito.

 

Luviu

Pendant mes quelques jours sur l’Athos, j’ai pu rencontrer des gens de diverses origines et religions. Des gens différents de moi, mais qui eux croyaient. C’est étonnant de voir les raisons qui les poussent à croire, à avoir la foi. Certains l’ont par essence, d’autres l’acquièrent avec le temps ou parce qu’un événement X ou Y les y a menés. Comme Luviu et Puiu avec qui j’ai partagé une chambre au monastère de Simonos Petras. Ils sont Roumains, ont 65 ans et parlent un français impeccable. Ils travaillent en fait pour une société qui a une activité en France et viennent relativement souvent à Lyon. On passe beaucoup de temps à discuter. Tous deux vont monter l’Athos le lendemain.

 

Puiu

On parle longtemps. Puiu a écrit un guide pour les Roumains qui souhaitent venir sur l’Athos et c’est sa 8ème fois sur la montagne. Pour Luviu, c’est la 3ème. Comme à tous, je lui ai demandé pourquoi il croit en Dieu. Après quelques hésitations, il me répond :

« Parce qu’il est arrivé quelque chose de grave à un proche. Je ne priais pas et ne croyais pas plus que ça, mais cette fois-là j’ai beaucoup prié pour qu’il aille mieux. Je disais à Dieu que si ça fonctionnait alors je croirais vraiment. Et ça a marché. Alors j’ai cru. Je n’avais pas le choix.

- Tu as cru parce que c’était le prix à payer ?
- Oui c’est ça. »

 

Ulysse

J’ai rencontré Ulysse dans le bus qui allait du monastère de la Grande Laure à Karyès. Ce matin-là, je ne pouvais presque plus marcher à cause de mes ampoules, j’ai donc choisi la solution de facilité afin de limiter les dégâts et d’avoir une autre expérience sur le mont.

Ulysse est Français. Nous avons discuté un peu alors que nous descendions du bus pour que les pèlerins puissent prendre de l’eau à la fontaine d’Athanase l’Athonite. L’histoire d’Ulysse avec l’Athos remonte à son père. En effet, celui-ci était venu il y a longtemps et comme il est récemment décédé, Ulysse a voulu se recueillir dans ce lieu qui avait été si important pour son père.

J’ai discuté deux fois avec lui : une première à la fontaine et une autre à son départ de la péninsule deux jours plus tard. Dans un texte précédent, je vous avais dit qu’on venait généralement chercher quelque chose sur le mont Athos et que l’on repartait souvent avec autre chose que ce pour quoi on était venu en premier ; Ulysse en est une expression. Je lui demande ce qu’il est venu chercher ici. La première fois que je lui pose la question, il me répond que c’est pour prolonger la connexion avec son père. La deuxième fois que je l’ai vu, il me parle de ce moine avec qui il a longuement échangé à Simonos Petras. Il me confie qu’il comprend maintenant pourquoi cette montagne était aussi importante que ça pour son papa et qu’il reviendra plus longtemps cette fois.

 

Hassib

Quand on parle religion avec des gens qui ont la foi il y a souvent deux catégories de personnes : celles qui acceptent votre non-croyance et/ou scepticisme et celles qui veulent à tout prix vous convaincre de l’existence de Dieu ou d’un Dieu. Je devais forcément tomber sur ces dernières personnes sur le mont Athos. C’est au monastère d’Iviron que j’ai rencontré Hassib. Il vient du Liban, est professeur de sport et a 39 ans. Pour lui Dieu est partout, dans chaque chose, chaque décision que l’on prend. Il s’évertue à me convaincre, à tenter de me prouver que Dieu existe, que si je suis ici c’est parce que ça fait partie du « plan ». Ce fameux « plan » que beaucoup nous remettent dans la tête à chaque fois qu’ils peinent à expliquer quelque chose. C’est un peu comme le miracle, quand on ne peut pas expliquer quelque chose, on sort la carte « miracle » de son chapeau, comme le magicien sortirait un lapin, et hop ça fonctionne, tout est expliqué. J’ai longtemps parlé avec Hassib.

Outre notre profond désaccord, il était capable de m’écouter et de me laisser développer mon point de vue sur ce que je considère comme étant des histoires servant à donner des leçons de morale aux êtres humains afin qu’ils se comportent à peu près décemment. Je l’écoutais me parler du miracle de la lumière sainte (ou feu sacré) provenant du tombeau de Jésus Christ à Jérusalem et du fait que personne n’explique comment la flamme apparaît le jour de la Pâques orthodoxe. Il parlait également d’autres miracles et du fait que c’était la preuve irréfutable que Dieu existe. Malheureusement, à force de ne pas être convaincu par ces histoires, il s’irritait. Quand on ne croit pas un croyant ou qu’on remet en doute, souvent ça l’agace.

 

Vasilius

Et puis il y a eu Vasilius qui se moquait totalement qu’on croie ou pas. Ça n’est pas son problème et il ne cherche à convaincre personne. Pour lui, comme pour moi (qui suis pourtant à l’opposé de ses croyances), que l’autre croit ou non ne fait aucune différence. Ce n’est pas la foi qui fait d’un être humain une bonne personne. Il a 57 ans et vit avec sa femme à Athènes. Il est venu prier pour sa sœur qui est décédée. Je me rends compte que beaucoup d’hommes font cela. La première fois qu’il est venu sur le mont Athos c’était il y a 20 ans. J’ai pris le minivan du retour avec lui. Nous nous sommes « échappés » pour ainsi dire du mont Athos. Après quelques mésaventures et constatations sur la vie du mont Athos je commençais à me sentir mal à l’aise. J’attendais un bus qui n’arrivait pas quand Vasilius s’est assis à côté de moi. Il m’a dit qu’il cherchait à partir, qu’il ne se sentait plus bien sur la montagne. Il parlait de son sentiment et me disait que le mont Athos avait changé en 20 ans, le monde extérieur l’avait un peu corrompu et qu’aujourd’hui c’était devenu bizarre et malsain ici. Il m’a proposé de partager le minivan pour descendre à Dafni et quitter la montagne. Quelques euros et minutes plus tard nous étions à bord du speedboat, laissant derrière nous le mont Athos.

Biographie – Thibaut Octave

Après 6 ans en tant que cadreur monteur pour la télé et 7 ans en tant que planneur stratégique en agence de communication, Thibaut a décidé de revenir il y a environ 2 ans à son premier amour : la photographie.

À l’âge de 10 ans il a appris la photo avec un appareil argentique que son père avait acheté à un de ses amis. Il n’a jamais lâché l’argentique et a d’ailleurs une petite dizaine d’appareils chez lui qu’il utilise régulièrement. Quand il est revenu à la photo c’est Leica qui lui a tendu la main.

Curieux, il s’amuse à photographier tout ce qui lui passe devant les yeux. L’individu et sa beauté sont des sujets d’inspiration constant. Photos de mode, d’architecture, de gastronomie, de portrait, tout l’inspire. Il aime l’aspect documentaire et brut de la photographie et aime à observer comment l’Homme trouve sa place dans un monde coincé entre une esthétisation extrême du quotidien et la recherche de l’authenticité.

Curieux et voyageur c’est équipé de son M240 qu’il entreprend de partir aux 4 coins du monde pour découvrir la place de la religion dans l’humanité. Sujet de société à part entière, il souhaite découvrir pourquoi certains croient ou ont besoin de croire et comment la religion intervient ou non dans le cœur des Hommes.

 

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